C’était mieux après

Quelques jours à peine après le début du confinement, s’est exprimée l’opinion que l’après ne pourrait pas être identique à l’avant.
Le milieu de l’art ne fut pas épargné par cette conviction : l’après monde de l’art ne devait pas ressembler à l’avant.
L’avant : La terre vu comme un terrain de jeu culturel pour happy few ; les go fast étourdissants sur les autoroutes de la mondialisation ; l’empreinte carbone généreuse des galeries, des artistes et des collectionneurs sillonnant les foires et les biennales internationales ; la domination des maisons de ventes, obligées d’organiser des shows désaffectés mais au prestige grandissant ; la pression financière permanente liée à l’obligation de participer à ces événements…

Et puis, cette compétition enivrante stoppée brutalement par un virus, laissait tout à coup place à une légère stupeur un peu inquiète.

Suivie une remise en cause du système de production, d’exposition et de marchandisation des œuvres d’art, et parfois là où on ne l’attendait pas… Quelques galeries ayant pignon sur foire trouvèrent à se plaindre du rythme effréné du commerce de l’art mondialisé.
On en vint même à préciser que « Tout n’est pas à jeter dans le monde de l’art contemporain que l’on vient de quitter ! ».
Ce qui en dit long sur la considération qui était porté, au fond, à ce monde…
Comme si une conviction enfouie trouvait dans l’événement exceptionnel les voies de sa révélation. Une réaction si immédiate témoigne en effet d’un non-dit longtemps contenu.

Bien sûr, dès que les conditions sanitaires et politiques le permettront, la tentation d’un après disparaîtra dans le retour de l’avant.
Business as usual.
Mais je crois que nous aurions tort de railler, dans un rictus plus malin que lucide, ce désir d’un après qui redéfinirait le rôle de chacune et chacun dans la production, l’exposition et la diffusion des œuvres d’art.
Nous pourions à l’inverse profiter de cet instant pour formuler plus clairement les questions naissantes et poursuivre des idées qui jusqu’ici n’ont pu trouver la place de leur simple énonciation.
Les désirs de solidarité et de proximité exprimés ici et là, quelles formes réelles voulons-nous leur donner ? Sommes-nous capables, avons-nous envie, de collaborations qui ne soient pas seulement sous la forme d’événements commerciaux ?
Mon expérience de la galerie de multiples, me prouve que les collaborations régulières entre galeries, suivies ou ponctuelles, sont réalisables, satisfaisantes et productives. Elles ont permis de mettre en place et multiplier des modes de production plus rares mais efficaces même s’ils sont moins visibles sur la scène du marché de l’art. Ces collaborations ont permis de produire des œuvres qui n’auraient pas trouvé place dans les stratégies imposées aux galeries par leur nécessaire participation au Marché de l’ Art International.
Car l’attente du marché induit un type de production.

Le monde du cinéma, en France, nous offre un exemple de ce qu’il est possible de réaliser en terme d’affranchissement de la production aux attentes du marché. Exemple spécifique, imparfait, sans doute in-transposable exactement, mais qui a prouvé sa viabilité et son efficacité. Il offre un exemple fiable pour toute réflexion sur la production d’œuvres d’art.
Sur le prix de vente de chaque ticket d’entrée d’une salle de cinéma, un pourcentage est réservé au CNC. Cette source de revenus permet au CNC de participer à financer des films qui sans lui, souvent, n’auraient pas vu le jour.
En s’inspirant d’un tel fonctionnement, nous pourrions imaginer une participation dont le pourcentage pourrait être assez faible pour être «indolore» pour chaque galerie mais qui, appliqué à toute vente pourrait générer des moyens nouveaux de production d’œuvres d’art.
Une instance indépendante et renouvelable composée de galeristes et d’artistes, qui ne viendrait pas concurrencer les missions de l’état, notamment les missions du CNAP, mais dont l’unique ambition serait la production d’œuvres d’art qui, de toute évidence, ne verraient pas le jour sans ce financement. Une différence essentielle avec les missions du CNAP serait que toute galerie et tout artiste ne pourrait pas prétendre à ce financement. On attend pas du CNC qu’il finance le prochain James Bond ou le prochain Spielberg… les blockbusters de l’art contemporain (galeristes et artistes) n’auraient pas vocation à solliciter ce financement. Autre différence, il ne s’agirait ni d’une aide remboursable, ni d’une acquisition, ni d’une aide à l’exposition. L’œuvre produite serait propriété de la galerie et de l’artiste jusqu’à sa vente.

Cette idée pose en l’état plus de questions que de réponses. Tout ou presque reste à définir. Quel pourcentage pourrait-être appliqué sur les ventes des œuvres ? Est-il nécessaire que l’instance créée soit uniquement composée de galeries et d’artistes (ce que je crois) ? Comment définir un comité indépendant et l’ensemble des règles d’attribution d’une aide à la production ?
Ces règles, pour être pérennes et partagées, devront être définies par le plus grand nombre de galeries possibles.

Cette idée est sans doute imparfaite. D’autres en ont peut-être de plus prégnantes.
Mais elle présente l’intérêt de proposer une collaboration solidaire nouvelle entre galeristes, et entre galeristes et artistes. Elle permet de repenser la production d’une œuvre indépendamment du marché. Surtout, elle offre la possibilité aux galeries les plus « puissantes » de répondre au désir de solidarité qu’elles ont exprimé ces derniers mois…

Publié par Gilles Drouault galerie/multiples

Gilles Drouault galerie/multiples

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